vendredi 5 février 2021

Un échec

 « Allons donc, c’est stupide de dire ces choses-là ?

– Il n’est jamais stupide de dire la vérité. Je te répète qu’un garçon, pas laid, pas bête, assez roué, habitué aux femmes, à leurs manières, à leurs défenses, à leurs caprices, à leurs faiblesses, qui sait lire dans leur cœur, dans leur âme et dans leurs yeux, qui pressent leurs défaillances et devine les fluctuations de leurs désirs, vient toujours à bout de celles qu’il veut. Je dis toujours, et de toutes, presque sans exception. Et l’exception dans ce cas ne fait que confirmer la règle. »
Quatre jeunes gens debout écoutaient la discussion. Trois d’entre eux tenaient pour Jean de Valézé qui soutenait la cause de la pluralité des femmes honnêtes. Un seul soutenait énergiquement l’avis de Simon Lataille, qui reprit : « À quoi sert la discussion sur ce point, d’ailleurs, et comment nous entendrions-nous ? Nous ne jugeons, nous ne pouvons juger de ces choses que d’après notre expérience personnelle. Or, si vous avez trouvé beaucoup de rebelles, il est indubitable que vous devez croire à la sagesse des femmes, tandis que si j’ai rencontré beaucoup de défaillantes, j’ai le droit de conclure à leur faiblesse. Or, songez que la vertu et la résistance ne tiennent à rien, à un cheveu, comme on dit, oui, à une mèche de cheveux frisés d’une certaine façon, à l’expression d’un œil, au je ne sais quoi mystérieux qui rend un être, homme ou femme, instantanément désirable pour les créatures d’un sexe différent.
Celui-là, ce privilégié triomphera toujours ou presque toujours, sans effort, par la seule puissance de sa nature, en vertu de ce don secret qu’il a, de ce charme inconnu et sensuel qu’il porte en lui, don et charme inaperçus de ses voisins de même race, alors que ces mêmes voisins, plus intelligents, plus beaux même, échoueront dans leurs tentatives. D’où il résulte que deux hommes pareils ont le droit de ne pas voir la vie et les femmes de la même façon.
Et puis il y a ceux qui s’y prennent mal, ceux qui se découragent trop vite, ceux qui ne distinguent jamais le moment précis et surtout ceux qui désirent peu parce qu’ils ne savent pas vraiment aimer les femmes. Je dis que le vrai désir, le désir brûlant, le désir qui fait frémir la main et enflamme le regard est contagieux comme une maladie. Une femme qui se sent désirée ainsi appelée ainsi est à moitié vaincue d’avance. Et elles sentent cela, par tous leurs nerfs, par tous leurs organes, par toute leur peau. Ce genre de sympathie-là est irrésistible, voyez-vous. Mais, sacrebleu, il faut que le ton de toutes vos paroles, que tous les mouvements de votre bouche, que toutes les caresses de vos yeux, leur disent et leur répètent l’ardeur de votre appel. Si vous causez avec elles comme vous le feriez avec un professeur d’histoire, elles vous résisteront jusqu’au jugement dernier ! Quoi que vous leur disiez, pensez à leur étreinte, pensez à leur baiser, pensez à leur nudité, et derrière vos paroles les plus chastes et les plus graves, elles devineront, elles sentiront cette sollicitation pressante et muette.

(Guy de Maupassant)

lundi 1 février 2021

Afrique


Tu n'es toujours pas réveillée. Comme toi j'ai quitté la ville sépulcrale; cette aube au pastel jetée le long des riches avenues. Une arachide torréfiée corroie ta peau nue et moite.

De la savane où à hauteur de paume, je caresse l'herbe à éléphant, s'embrase un soleil d'ivoire. Crinière flottante, tu te blottis à ma brûlure. Dors petite Afrique, dors encore.
Longtemps, j'ai sillonné les rides de sable, ravins définitifs que mon doigt pistait sur les plissements du front. En voyageur solitaire, d'une pyramide nasale, j'ai appris le tombeau de tes respirations secrètes. L'ombre du désert, les dunes en croissant surlignant tes paupières closes. Mais surtout la colère du Nil et ses felouques à joue, le temps des crues.

Ici, l'hiver emprisonne les brumes glaciales. Triste Carthage, mes indigènes refusent toute pluie bienfaitrice. Celle qui nourrit pourtant le coeur des hommes, la terre sacrée des ancêtres.
Esclaves, ils ont des noirs méduses qui leurs cachent l'offrande du ciel. Mais peut-être que l'indigo du tien vole à l'éclat des grands anneaux, la manganèse et l'or de Galam. A la saison des pluies, c'est la kora des griots mandingues qui arpègent le delta de tes yeux. En saison sèche, le sitar de Khasim l'égyptien, dont le souffle barbare, capable d'allumer des brasiers au fond d'un murmure, consume tous les maléfices. Dors Petite Afrique, dors encore. Avec tes rugissements de lionne. Arraché de l'animal totémique, serpent scarifié et venin dans le dos, je m'abandonne un instant à ton génie protecteur. A celui qui se love en sifflant quand je promène ma virilité guerrière autour de tes hanches.
Au bal des Signares, reine mulâtre, tu m'as racontée l'île de Gorée. Pendant des mois, j'ai suivi une caravane fantôme. Les bijoux tatoués de ta nuque. La gorge du Zambèze, sauvage et profonde jusqu'à la chute de reins prévisible. Missionnaire, Levingstone, j'explorais là, les jaillissements d'écume, la sueur de ton corps exsudant les cataractes avec l'esprit d'un guerrier Massaï. J'ai vaincu le bush, Kalahari, ses croûtes de sel dans l'ombre furtive d'un Rimbaud. J'ai vaincu le secret des femmes-girafe, celui des clans disparus, les pygmées de la sylve équatoriale. Voyage initiatique, d'aucuns pensaient que j'avais le pouvoir d'être invisible. Pour toi, oui, je l'étais.
Tout comme le langage rituel des masques Dogons, j'ai appris d'autres dialectes.
Tes racines, tes mystères, les odeurs de souffrance, les cris du ventre.
Les omoplates, plateaux abyssins où mes doigts courent sans cesse n'ont rien d'un safari. Dors Petite Afrique. Dors encore.
Excisée, maraboutée, par tant d’ensorceleurs, ta sauvagerie envoûtante ne charrie plus l'âme des tambours. Même si je les entends battre ce matin. Comme un chant d'espoir, un chant d'adieu.
Je me suis endormi à la pleine lune de ton nombril. Dans la syncope du Djembé qui rythme le coeur, j'entends les battements du monde. Nombril de cornaline, de peinture et de sang mêlés. Petite Afrique, ton enfant à venir a déjà faim.

Combien de pistes encore,  de steppes infinies, de montagnes et de plages où je m'épuise à te découvrir si belle? Combien de courbures, de galbes dans la mosaïque de ton corps offert? J'ai traversé Soweto, quelques huttes zoulous, la rébellion et l'injustice de tes rêves agités. Et soudain, dans le mouvement de tes yeux qui s’entrouvrent, j'aperçois,  face à la mer, ton cap de Bonne-
Espérance.

Texte Jonavin

jeudi 28 janvier 2021

Le jardin des amoureux

 


Dans le jardin des Amoureux,

 il y a cinq bancs. Des bancs à lattes ondulant tel des stores vénitiens. L’ombre y court en pointillé et tronçonne l’hiver quand le soleil vient à disparaître derrière les grilles.
Ce matin, un homme est venu accrocher un cadenas. Car ici, on enferme l’amour à secret, on le verrouille dans un trou de serrure en y jetant la clé. C’est un cadenas en forme de cœur avec les initiales A et Z gravés maladroitement. Antoine et Zoé ? Comme le début et la fin d’une histoire? L’accroche-cœur des sentiments fanés à la rouille du temps…
L’homme s’est assis là, sans bouger, un bouquet de fleurs à la main. Qu’est-ce qui le distingue des autres finalement ? Son côté gauche et malappris, sa façon dégingandé de mouliner ses bras avec le haut des épaules ? Ou son air passe-partout, huissier de son infortune à crocheter les plus improbables serrures ?…D’accroche-cœur, il n’a qu’une mèche rebelle qu’il colle avec le bout de ses doigts mouillés. Un épi qui tranche avec l’inflorescence des arbustes parfumés autour de lui. Il sourit. Mais son sourire a l’image nuisible du chardon au milieu des fleurs séchées. Pourtant, ce sourire respire l’authenticité. Comme un panier rustique garni d’immortelles. La valeur d’une rose qui ensoleille la brique sombre de ses yeux. L’innocence.
Il attend. Une heure, deux heures. L’amour a souvent besoin de se refaire une jeunesse. Celle qu’il aime doit avoir le piquant du houx. La méchanceté du baiser dans le fruit défendu : des lèvres rouges, ornementales et décoratives. Des cheveux en botte de blé vert. Des pieds d’alouette. Et le charme rétro d’un pot-pourri aux senteurs rose-pivoine.
Dans le jardin des Amoureux, il y a cinq bancs. Zoé ne viendra pas. L’homme le sait. Mais les fleurs ont le pouvoir d’embellir. Le cadenas, c’est comme une fessée d’orties. Ça rougit là où ça fait mal. Puis la douleur passe. Pas de larmes, les fleurs séchées se cueillent toujours le matin, après l’évaporation de la rosée. Alors demain il ira suspendre ses sentiments à l’abri de la lumière. Pour en garder la couleur naturelle. Et surtout, débarrasser les épines de son bouquet ligaturé d’un brin de raphia.
L’homme se lève sans jeter un regard sur le cadenas. Il garde son bouquet à la main. Il se dit qu’aujourd’hui il fait un temps superbe…
(texte Jonavin)

mardi 26 janvier 2021

drakkar noir






Le dimanche soir
Je croyais que j'avais écumé
le cœur de mes pensées
Comme un coefficient de marée
Juste pour croire
Aux variations, aux courants marins
aux risques des tempêtes
Dans les fjords les plus isolés
Ecouter l'éternité déshabiller
Une île de pluie
nattée en chignon
dessinée
Comme un océan qu' on dénude
Une chevelure dont on se décoiffe
rejetant par saccades le catogan
des vagues éphémères que le vent ébroue
Avec la mode du tartan
Un soupçon de tourbe
Un or à reflets verts comme les algues séchées
que l'océan disperse
Des épices de poivre noir, d'agrumes et d'embruns
quand la cendre volcanique déborde
sur les orgues de baltique
Une mer démontée
L'invasion 
drakkar noir dans la brume
viking de la mer
Envoûté la première fois
dans le sel et la fumée celte
Flotte
Des odeurs de cédrats confits, de mangue et d' iode
Une île de beauté
Quand le silence bataille l 'amertume 
pactise avec les parfums boisés
Un dram hors du temps
même mesure, même latitude, même magie
Des nuages de fumée font surgir du néant
l' expulsion d'une gaélique
Tourné vers la haute mer
L' attaque est explosive, son degré d'alcool
à la puissance volcanique des montagnes noires
Lave en fusion brute, qu'un trait d 'eau adoucit
avec la quiétude d'une mer bretonne

(dram : unité de mesure)

jeudi 14 janvier 2021

La bicyclette





 Sur le porte-bagages de mes yeux, j'ai souvent emporté de lourdes valises. Mais ce soir, promis, une sacoche suffira. Je n'ai pas sommeil. Je quitte doucement la chambre, sa tristesse renfermée. De mes bandages à qui j'envoie un pneu ballon, suppure toujours cette plaie profonde. Illusions déçues, mes souvenirs vont comme la pensée. Pourtant je sais ma vie boiteuse.

La béquille de mes angoisses sur laquelle m'appuyer. Quand ce qui vous a saigné ne vous donne plus la force de faire la roue...il faut partir. Se pendre à la sonnette d'alarme. Mériter la potence.

Alors je vole à bicyclette, l'endroit où nichent les hirondelles comme la patrouille en leggins et casquette plate de la rue Nélaton. Mes mains serrent fort les poignées. L'amour sans frein nous oblige parfois à rentrer la tête dans les épaules, disais-tu. Maintenant c'est une certitude ; il peut aussi tuer. Ce soir, je sens un vent printanier rafler tout ce qui traine. Rouler des patins aux bouches d'égoût. Il gifle, gémit, rase les trottoirs mais je n'ai plus peur.

Tiens, le magasin de cycles  a du mettre les saisons en location. Elles emportent à la chaîne ce temps qui déraille. C'est juillet, il pleut. Le monde fait tourner ainsi sur les selles, les hommes, bons rouleurs qui luttent contre la montre. Ceux qui s'enfuient sous des feux de peloton. Les pinces à vélo, les capuchons, tous ces petits détails qui nous semblent souvent  accessoires. Dans une vitrine, vient se refléter l'ombre d'un tan -sad où j'imagine un couple en tandem, un soleil donnant la main à l'herbe verte. Un pique-nique au bord de l'eau. Une motocyclette de 1942. Sur la place où tant de fois j'ai acquis pignon sur rue, ne reste que des maisons à volets clos. Une solitude méprisante. Des papillons noirs. Un peu de ton âme aussi, dans l'échappée des rues sombres. Le Vel 'd'HIV où j'ai perdu ta main. Dissolution des mœurs, peut-on coller une rustine à ce qui n'existe plus? Moi, j'ai levé les cintres, oublié la clavette sur cette fièvre en plateau qui, toutes les nuits câble encore un "dépêche-toi". Sauf qu'aujourd'hui, aucun regret ne se pleure sans briser des gaines. Même le vent, soudain se dégonfle, je me cramponne à ma bécane. Des bouffées d'air glacent mon dos trempé. Je vole ta silhouette.

A la fourche d'un platane, je me raidis. D'ici, on peut viser à plein guidon la route qui zigzague. Mais à ceux qui s'aiment en rayons, nul doute qu'elle doit déjà  disparaître hors cadre. J'entends claquer le garde-boue. Et cette note de pédale, infatigable, qui monte en danseuse toutes ces heures épuisées ! Apprends-moi de nouveau les sentiments à la manette, la peur de tomber, le rire des enfants...Je suis descendu de ma bicyclette. La pluie mouille mon visage.

Tu ne reviendras pas...

(texte Jonavin)

samedi 9 janvier 2021

Du soleil dans les platanes


 Je les trouvais beaux les platanes à Château-Gontier.

A cette époque, je roulais l'automne d'Angers à Laval.
Quelques jours pour la foire aux vins.
Quittant femme et enfant, la banlieue parisienne.
Je logeais, chaque année en anjou, chez mes parents parfois ma grand-mère.
J'avançais dans la maturité,
Sur la route, j'm'en disais des choses, en regardant la mayenne angevine.
Cette nature insolite,
 « Une longue Démonstration c'est un sujet qui n’en demande pas plus au risque de s’éparpiller dans des descriptifs trop longs qui pourraient gêner le rêve"
Des instants courts qui ciblent,
« Le bonheur »,
Je le voyais comme une histoire en mouvement…
Une façon de voir la vie de l'autre côté,
Mais dans mon imagination, j’avais beaucoup de temps mort et je savais qu'il fallait davantage pour réveiller une dormeuse.
J’avais bien commencé par le premier regard mais je n’étais pas allé jusqu'au bout.
Cependant, elle avait marqué mon esprit.

jeudi 7 janvier 2021

Spartacus acte III


 8 minutes magiques, Ludmila Semenyaka avec la musique envoûtante d' Aram Khatchatourian

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