dimanche 29 décembre 2019
mercredi 4 décembre 2019
Le train de mes mains
J'ai pris le train de mes mains. Quand la nuit déraille, elles m'accompagnent sans crier gare.Sais-tu que les mains sont les traverses qui mènent aux adieux? D'un train qui ne revient jamais, elles emportent, infidèles, les coups de butoir.
Celui-là connaît son départ. L'étroit vallon d'une joue rebondie,- l'arrête d'un nez, toutes ces montagnes qui font les pommettes saillantes et les ponts du regard, infranchissables. Dans un wagon-lit aux doigts de rose, mes ongles te démaquillent. Comme une empreinte délicate, un voyage immobile ou je m'accroche désespérément. Convoi détourné, il a passé les roches sourcilleuses. La fonte du rimmel. Un temps chagrin et boudeur sur ton visage à peine endormi. Personne n'est venu m'attendre sur le quai. J'ai regardé mourir le halo des abats-jour.Un ciel plafonné, comptant les heures, en vain...
Ce train-là n'arrivera jamais à destination.Trop de courbes et de dénivelé dans la monotonie passagère.Trop d'incertitudes sous l'éclair noir des paupières.Une jonque s'éloigne à chaque battement de cils. C'est un voilier aux lattes cousues, un store de bambou où plus rien ne filtre. Pas même la mousson quand j'apprenais là-bas à deviner tes ombres chinoises.Le train s'y attarde mais sans la folie d'autrefois. Paysage choisi ,il manque désormais la magie du premier regard. Les arcades feintes au crayon et surplombant les yeux, la ligne d'un long tunnel incurvé.
A travers la vitre, passaient là des mascaras aux reflets moirés. Des lueurs malicieuses dans la prunelle gris-bleu de l'aube. Sous le fard ,des soleils enfumés d'eau et de cendre. Ce matin, rien. Juste un froid qui balaie l'oreiller. Je n'ai que moi à vivre. Dans des haltes d'haleine, une solitude cahotante, un compartiment réservé. Fini les manches pagodes où j'allais rejoindre un coin d'épaule .L'express à bout de bras .Et pomme ouverte, l'aiguillage à trois voies autour de tes maigres poignets ronds.
C'était le temps où nos mains se croisaient.Celui des fourgons de tête quand les valises sous les yeux, nous partions sans bagages. Celui des soleils à points fermés. De cette vie voyageuse, il reste une voiture couchette.
Mes mains en train...
(texte Jonavin)
mardi 19 novembre 2019
Les Galantes
Au 19ème siècle, les femmes qui ont la chance d'être nées sous une bonne étoile fréquentent les bains de mer Cabourg, Deauville, la Baie de Somme, Le Touquet Paris-plage, Arcachon, Biarritz. Et j'en passe.
Chaque jour d'été, les rayons de soleil passent à travers les bow-windows et la vie balnéaire respire le vent iodé sur la côte normande, picarde, d'opale de ci et là.
A partir de 1850 le réseau ferroviaire se développe à grande vitesse.
En 1860, la ville d'Angers n'est déjà plus le terminus.
Dans un village du Morbihan, au lavoir, une paysanne papote sous les airs effarés de visages bronzés, eh oui dimanche dernier, sa cousine Marie à vu ses maîtres manger des cailloux en parlant d'huîtres,
Léonie, à la peau de lait, blonde aux traits fins, la robe corsetée. Chignon bien remonté dans la fraîcheur de ses vingts ans laissant apparaître quelques grains de beauté sur sa poitrine dont les mains gantées s'amusent à faire tourner l'ombrelle sur le quai d' Austerlitz, en attendant son amoureux.
Il faut beaucoup de temps pour être élégante,
Vincent Van Gogh n'a pas encore peint un champs de blé à Auvers sur Oise, au Borinage en Belgique, lit quelques textes de la bible parfois Dickens chez les pauvres gens. Sa peinture n'a pas encore la couleur mais son regard devant une famille de mangeurs de pommes de terre révèle l'émotion d'une jeune paysanne aux doigts crochus que déjà veloute le paysage..
dimanche 17 novembre 2019
3ème et 4ème partie un nombre parfait
.
J'ai égaré le passage concernant l'escalier de Chartres pour la 3ème partie. Désolé, impossible de retrouver le fichier.
.../...
Vous sera craché
autant de fois qu’il apparaît dans notre bible. Céleste, comme la béatitude,
les anges. Comme ces corps, qui bientôt pourriront derrière un talus ou une
porte cochère.
Céleste comme
discipline et le nombre 13, au rang des chiffres maudits. Mais vous n’en savez
rien, mon père. Vous, vous marchez en me parlant des étoiles, du pardon des
hommes, d’une justice à l’encan du péché des fidèles qui vous suivent
aveuglément
Hector Gaillac n’expiera pas du péché de gourmandise. Avant
que je ne le rencontre, il doit fêter ses noces de tourmaline en avril
prochain. C’est un boucher gras et adipeux, féru de viande bisonne qu’il
bonimente parfois sur un marché couvert d’Issoudun. Je le tuerai avec une
fourchette de maillechort planté dans la gorge. A vendre ses côtelettes, ce bon
vivant dépeceur, touche au sacré.
Tout comme Amandine Creusot d’ailleurs, étudiante en
histoire que j’étranglerai en récitant les Djinns de Victor Hugo. Elle aussi
touche au sacré. Je l’ai rencontré lors du rassemblement des jeunesses
chrétiennes à la gloire du pape. Froidement, je l’écoute me parler de son
travail sur les tombes miniatures, sculptées dans la pierre de la Grande
Pyramide. Sur le règne d’Osiris ou celui de Jéhu à Samarie en Israël. Comme une
litanie où les chiffres résonnent dans un reliquat d’histoire déjà oublié.
Ce qui est mystère doit rester mystère.
Mieux que le crime, mon père, j’ai trouvé un nombre parfait…
(texte jonavin)
jeudi 14 novembre 2019
Un nombre parfait (2ème partie)
Au cœur de la Beauce, département de l’Eure et Loir, à moins
de trente kilomètres de Chartres. C’est ici que nous sommes, en vue des flèches
du clocher. Partis de Notre-Dame, sous la galerie des Rois où veillent les
statues, j’ai le long du trajet, ressassé les « temps de
l’Ecclésiaste : chapitre 3, verset 2 à 8 »
…Il y a un temps pour tout, un temps pour toutes choses sous
les cieux. Un temps pour… »Une manière symbolique de donner corps à mes
pulsions, de baliser ma folie intermittente et de jauger ce jeune séminariste
qui inquiet, avait tout de suite chiffonné le papier de mon énigme non résolu,
en souriant. (Une plaisanterie de gamins, n’y prêtons guère attention et prions
maintenant, voulez-vous…)
Prions, oui. Pour le salut de votre âme. Pour l’opus 28 de
Chopin. Prions mon père, pour l’Avent et les constellations chinoises. Pour
tous ces mystères qui vous condamnent. Prions pour les changements de lune et
le mois de février purificateur. Et priez pour notre vieillard crédule, renvoyé
aux calendes grecques, mort de sa belle mort. Ce géronte de Sparte, élu local
et maire influent, tombé accidentellement du pont des Minimes. N’est-il pas dit
que Dieu juge ainsi les justes et les méchants ? Aujourd’hui, nous fêtons
les romains. Et quoi de mieux que l’hiver pour tuer les miasmes de votre
existence d’ascète. Et que retenir de vos marmonnements secrets ?
A la première halte, je lui donne ma gourde. Calice de
douleur où la patène de mes doigts couvre ses lèvres déjà molles. Depuis la
forêt de Rambouillet, je lui récite l’acte des apôtres, énumérant chaque
matière avec un sang froid méthodique. Je l’observe qui hoche la tête. Sans
doute se souvient-il de son sacerdoce pas si lointain où étudiant religieux, il
travaillait encore sur les occurrences…
texte Jonavin
mercredi 13 novembre 2019
Un nombre parfait (1ère partie)

Le prêtre Armand Morel a un vieil accent lorrain. De profil, je peux lire l’alphabet de Dieu dans les voyelles de sa voix sonnante. Comme une peau moite, elle transpire puis s’essouffle à mots espacés. Dans l’écho des brodequins ferrés, tintent les tiraillements douloureux de son pas claudicant. D’une haleine, voilà qu’il rabâche en bon perroquet, les pèlerinages de Pentecôte et l’itinéraire de cette route régionale emprunté autrefois par Charles Péguy. Je l’écoute réciter un passage de la crucifixion, calquant mon allure à sa démarche engourdie. A perte de vue, l’ombre de mon bâton gangrène la terre humide. Les champs de blés verts habités de vent. Et le ciel, qui arrosé de gouttes froides colle aux chemises. C’est un vent d’orage. Un vent boiteux qui trébuche sur la lecture du prêtre dans ses images d’Epinal.
Sac à dos, une
demi-douzaine de famille déambule le long des fossés. Contre les rafales,
quelques scouts ci-et-là, brandissent mollement leurs bannières multicolores. D’autres
encore, égrènent leur chapelet, tête basse, jambes lourdes, n’évitant plus les
flaques qui désormais, reflètent l’image d’un cortège désuni.
Du macadam
goudronné monte une odeur de mort lente. Dans le faisceau de plusieurs lampes
torches, le ciel semble à peine éclairé.
L’aumônier s’arrête
pour reprendre haleine. A cet endroit, le sol est caillouteux avec un chemin
tissé de ronces jusqu' à la borne. Il écoute battre son cœur fatigué par l’effort.
Je l’observe prendre appui sur sa badine. Un obèse du nom de Gaillac manque à l’appel,
ce qui porte à six maintenant, le nombre de fugitifs ou de disparus depuis la
veillée de prière.
L’averse
torrentielle de cette nuit a trempé les sacs de couchage. Et peut-être anéanti
le courage des plus fervents à combattre les doutes autour du bivouac. Dans ma
besace, un jeu de dominos et une édition de poche du roman " Robinson
Crusoé " ne sont qu’un alibi. Comme l’arsenic versé à petites doses dans
son café brûlant.
Le père Morel n’a
pas revêtu son costume ecclésiastique. Pas de longue robe boutonnée très haut
ni de chapeau à glands comme le curé d’Ars dans " le sorcier du ciel
". Juste un pull à col roulé vert pomme. De son front large, un bonnet
noir et quelques cheveux fillasse lui prête la crinière épaisse du bison.
Longtemps, j’ai cherché dans ce visage poupin, une figure vieillie, amère,
détestable. Mais je n’ai vu qu’un visage en pleine lune. Bouddha méditant sous
son figuier. Et la coiffe en plumes d’aigle d’un chaman Arapaho. Comme la
beauté du diable encorné pendant la danse du soleil, un totem dans un
face-à-face spirituel entre la bête et le danseur. Je n’ai vu que mes crimes,
fautivement quantifiables, atroces, calculés, prémédités.
texte Jonavin
mardi 29 octobre 2019
Terraplane blues
I'm on'h'
ist your hood, mama mm
I'm bound
to check your oil
I got a
woman that I'm lovin'
way down in Arkansas...
Le blues lui revient en mémoire. Poppy l’aime bien ce
morceau.
Combien de fois l’a t- il miaulé dans les juke-joints de
Clarksdate?
Il ne saurait le dire. Mais ce soir, le souvenir de Thelma
est là, qui le hante. Forcément. Il se rappelle bien l’avoir séduite sur le
capot d’une Terraplane d’avant-guerre. Elle est morte en couches avec le bébé,
un jeudi de novembre 1930.
Alors, il avait soufflé fort dans son harmonica pour apaiser
le crossroad. Et de son mojo, brûlé les os noirs où danse
le cœur du Diable. Mais ça n’avait pas suffit...
Griot des plantations, il a d' abord fui au fond des
marécages. Pour oublier. Comme étranglé par les mousses espagnoles dont les
doigts sorciers semblaient le pendre aux cyprés. Dans les ténèbres, il a porté
le deuil avec les alligators. Mangé cet éclat de lune qui lui gobait les yeux.
Là où les arbres flottent, Poppy a senti le vent gémir, accordant son maudit
Dobro à la colère des eaux buvant le ciel. La nuit clouait des harfangs pour
lui vendre une étrange lumière. L’harmonica pleurait aux murmures des étoiles.
Au bruissement des pins rouges que l’aube baignait sans cesse en lueurs vaudou.
Pour l’interdir de dormir.
Mais l’ombre de Thelma n’a jamais vraiment disparue.
Alors, il avait quitté le bayou et le Mississipi. Direction
l’inconnu.
Au hasard des bouges crasseux et des picnics pour jouer les
mêmes work-songs. Seul, forcément. Parfois il chuchotait son blues, parfois, il
l' haletait. Gonflant les veines, se mordant les joues pour étouffer les
derniers sanglots de sa gorge sèche...
Vingt-ans après, la Terraplane roule encore. Il a vérifié
son niveau d’huile et clandestin, file en direction des freeways. Les seize-ans
de Thelma lui soufflent toujours une chienne de mort. Comme cette guimbarde
cahotante où chaque mile saigne leur jeunesse cotonnière de Greenwood. Dans le
rétro, il peut voir son visage. Avec des yeux noirs et torves.
Sa barbe ronge une peau tuméfiée dont les cicatrices sont
encore profondes. La protubérance des pommettes accentue la dureté des traits.
Et cette barbe-là s’engouffre à chacun
des angles, monte en broussaille sur une bouche lapidée qui dévore celle
endormie de Thelma, fantôme sur la banquette arrière.
Poppy ce soir a perdu son âge.
traduction : ...And I feel so lomesome
traduction : ...And I feel so lomesome
You hear me when I
moan?
Il sourit. Big Mama Smith dit toujours que le piano de ses dents ne connaît pas l’art mineur. Seul l’ivoire insuffle l’écume du delta à ses lèvres, comme muées par les forges de l’enfer. D' abord sourde, la plainte monte de sa bouche, en quête de la maudite note qui apaisera le feu. Elle pénétre la puissance du souffle pour ensuite écorcher ses longs doigts autour du chrome. Poppy a cette façon déchirante de frotter les anches métalliques ; un timbre rauque, cri d’orviétan quand le Diable ricane ; comme si la douleur, soudain sonore enfantait le désordre de l’âme. Forcément. Et Big Mama savait l’écouter. Et Thelma aussi quand il jouait le blues avec son âme...
Il sourit. Big Mama Smith dit toujours que le piano de ses dents ne connaît pas l’art mineur. Seul l’ivoire insuffle l’écume du delta à ses lèvres, comme muées par les forges de l’enfer. D' abord sourde, la plainte monte de sa bouche, en quête de la maudite note qui apaisera le feu. Elle pénétre la puissance du souffle pour ensuite écorcher ses longs doigts autour du chrome. Poppy a cette façon déchirante de frotter les anches métalliques ; un timbre rauque, cri d’orviétan quand le Diable ricane ; comme si la douleur, soudain sonore enfantait le désordre de l’âme. Forcément. Et Big Mama savait l’écouter. Et Thelma aussi quand il jouait le blues avec son âme...
Je vais vérifier ton niveau d' huile
Il y a une femme que j' aime là-bas en Arkansas...
je me sens si seul, tu m' entends quand je
gémis?...
(texte Jonavin)
(texte Jonavin)
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